14.

 

 

 

 

San Diego

 

 

La camionnette quitta si vite le parking qu’elle laissa des traces de pneus sur l’asphalte. S’il n’avait pas été aussi tard, Nicole aurait eu l’espoir que la vitesse à laquelle ils roulaient attire l’attention.

La pensée de son pauvre père, ligoté quelque part, terrifié et souffrant sans doute le martyre, l’empêchait de tenter quoi que ce soit. Quand bien même la menace qui pesait sur lui aurait-elle été levée d’un coup qu’elle aurait été bien en peine de s’échapper.

L’homme à ses côtés était d’une vigilance extrême. Son regard passait sans arrêt du rétroviseur intérieur aux rétroviseurs extérieurs, puis à elle. Une seconde à peine s’écoulait entre chacun de ces regards. Aurait-elle bandé ses muscles pour tenter quoi que ce soit qu’il s’en serait aperçu dans l’instant.

Son dernier espoir de contacter Sam – son portable – avait été détruit. Dans les films et les romans policiers, un téléphone portable était comme les miettes de pain semées par Hansel et Gretel. Sam l’aurait retrouvée si elle l’avait eu sur elle, elle en était certaine. Si quelqu’un avait une chance de la retrouver, c’était bien lui.

Elle coula un regard vers l’homme au volant. Il conduisait vite mais bien, comme Sam. Il avait du reste des points communs avec lui. Presque aussi grand que lui, athlétique, il apparaissait d’un calme et d’un self-control à toute épreuve.

Les similitudes s’arrêtaient là. Cet homme-là émettait des vibrations menaçantes. Sam en était tout aussi capable, mais elle doutait qu’il s’avise de le faire face à une femme. Et elle était incapable de l’imaginer en train de maltraiter un vieil homme malade.

Où diable l’emmenait-il ?

Elle était complètement perdue. Elle ne savait même pas dans quelle direction ils allaient et ne reconnaissait rien autour d’elle.

La seule chose dont elle était sûre, c’est qu’ils n’étaient pas loin de l’océan. Ils franchirent un carrefour, et elle aperçut sur sa droite les reflets de la lune à la surface de l’eau. Ce qui ne l’aidait en rien, car San Diego s’étirait sur des kilomètres de côte.

Ils étaient dans une espèce de zone industrielle plus ou moins à l’abandon et complètement déserte. Sans doute assez loin du port, qui bourdonnait d’activité jour et nuit.

— Où allons-nous ? se risqua-t-elle à demander, la bouche sèche.

L’homme ne répondit pas. Ne manifesta d’aucune façon qu’il avait entendu sa question.

Devant eux s’étendait un ruban de route désert, flanqué de bâtiments sombres. Nicole n’aurait eu aucun mal à croire qu’elle et ce conducteur mutique étaient les derniers êtres humains sur terre.

Elle décida de faire une nouvelle tentative.

— Où allons-nous ?

Ne pas savoir où elle allait ajoutait à l’horreur de la situation, lui semblait-il.

— Là, gronda l’homme en prenant un virage si brutalement que Nicole dut s’agripper à sa ceinture de sécurité.

 

 

— Merde, lâcha Sam en frappant le volant du poing. Je ne peux pas aller plus vite.

Il roulait à 135 km/h et priait pour ne pas croiser de voiture de police parce qu’il ne ralentirait pour personne. Le 4 x 4 montait à 210 sans problème, mais Sam devait suivre les indications de Harry qui évaluait en permanence le chemin le plus court pour rattraper le véhicule à bord duquel se trouvait Nicole. Les calculs étaient complexes et il devait être capable de braquer à la dernière seconde.

Assis à côté de lui, Mike concentrait toute son attention sur le petit écran du tableau de bord et sur les indications de Harry dans son oreillette. Sam entendait la même chose que lui dans la sienne.

— Tourne à gauche sur Spring Road, dit la voix de Harry. Bordel, où est-ce qu’ils vont ? Il n’y a rien dans le coin à part des…

Il n’acheva pas sa phrase.

— Des entrepôts, acheva Mike. Je me doutais que c’était dans ce coin-là qu’ils allaient. Pas bon, ça, ajouta-t-il après avoir croisé brièvement le regard de Sam.

Le quartier était promis à la démolition. À sa place étaient censés s’élever des immeubles résidentiels, mais la crise avait mis un coup d’arrêt à tous ces beaux projets. L’endroit était à l’abandon, désert et sinistre.

Sam appuya sur l’accélérateur.

— La cible s’est arrêtée, annonça Harry dans leurs oreillettes.

— On est à dix minutes à peine, annonça Mike, les yeux rivés sur le point lumineux. Tourne à droite.

Les pneus crissèrent dans la nuit.

— À gauche.

Ils abordaient une route filant tout droit. Sam grimpa à 160.

— Vous arrivez dessus, fit Harry. Vous le voyez ?

Sam jeta un coup d’œil à l’écran où le point lumineux clignotait, à l’arrêt. Il était en dehors de la route, mais à l’intérieur d’un tracé.

— Putain, qu’est-ce que ça veut dire ? grogna Sam.

— Ils sont dans une espèce de complexe industriel, expliqua Harry. Soyez prudents.

— C’est une rangée de bâtiments condamnés, observa Mike. Tu as le numéro ?

— Je dirais 3440, répondit Harry dont on entendait les doigts pianoter sur le clavier.

Sam commença à ralentir et Mike lui ordonna bientôt de couper le moteur. Sam laissa le véhicule en roue libre jusqu’à ce qu’il s’immobilise le long du trottoir, au coin de la rue dans laquelle la voiture où se trouvait Nicole s’était engagée. Il ouvrait déjà sa portière lorsque la main de Mike s’abattit lourdement sur son épaule. Qu’est-ce qui lui prenait, bordel ?

— Du calme, mon vieux, fit Mike. On a besoin d’infos supplémentaires avant de donner l’assaut.

Sam déglutit. Il savait que Mike avait raison. On ne doit jamais foncer à l’aveuglette. Mais Nicole était là, tout près, et il avait envie de bondir hors de sa peau pour se porter à son secours.

— Je sais que tu es inquiet, poursuivit Mike d’une voix posée, mais je ne te laisserai pas faire tout foirer. Figure-toi que j’aime bien Nicole, moi aussi.

— Je vous envoie les plans, annonça Harry dans leurs oreillettes.

L’écran s’obscurcit, puis se ralluma et les plans d’architecte d’un complexe industriel apparurent.

— Tu vois ? reprit Mike. Ce truc fait six mille mètres carrés. Comment veux-tu les localiser, là-dedans ? En suivant des miettes de pain ?

Sam sentit la panique le gagner à la vitesse grand V. S’il perdait les pédales, Nicole était fichue. Il s’efforça de mettre en pratique les techniques acquises au cours de sa formation de SEAL pour retrouver son empire sur lui-même.

« La vie de Nicole est en jeu », se répéta-t-il pour se motiver.

Instantanément, il se calma et redevint le professionnel froid et méthodique qu’il avait toujours été.

— Combien de points d’accès ? demanda-t-il.

— Sept, répondit Mike en les indiquant sur l’écran. À quoi s’ajoute une grande baie de chargement, là.

— Ils n’utiliseront pas la baie. Trop long à ouvrir, et ils sont pressés.

— De toute évidence, confirma Mike. Ils n’ont donc aucune raison de s’enfoncer loin dans le bâtiment. Je pencherais pour la zone du périmètre.

— Ce qui nous laisse deux accès, là et là.

Mike attrapa son sac à dos sur la banquette arrière et en sortit une sorte de caméra équipée de jumelles. Un dispositif de repérage thermique.

— Tu vois que j’ai bien fait de t’accompagner. Parce que pendant que tu flippais, moi, je réfléchissais, dit-il à Sam avant d’ajouter à l’adresse de Harry : J’ai une caméra thermique.

— Mike, tu es un vrai génie ! s’écria Harry. Sam devrait t’embrasser sur la bouche pour te remercier.

— Beurk ! meuglèrent Sam et Mike en chœur.

— Mais j’accepterai volontiers cette récompense de la part de Nicole, une fois qu’on l’aura tirée de là, ajouta Mike en coulant un regard espiègle à Sam.

— Il faudra d’abord que tu me passes sur le corps, gronda ce dernier.

— Occupez-vous plutôt des types dans l’entrepôt, leur lança Harry. Et après, moi aussi j’aurai droit à une récompense de la part de Nicole.

 

 

Ils étaient dans une espèce d’immense local industriel qui aurait aussi bien pu se situer sur la face cachée de la lune. Ils étaient entrés à l’intérieur du bâtiment avec la camionnette dont l’homme avait laissé les phares allumés. Un revolver braqué sur elle, il était allé refermer les lourdes portes d’acier, et les avait verrouillées à l’aide d’une chaîne fermée par un cadenas.

Il lui avait ordonné de descendre, puis l’avait poussée avec le canon de son arme en direction d’un long couloir vaguement éclairé par les phares de la camionnette, jusqu’à une porte entrouverte dont le seul aspect l’avait fait frémir.

Comme elle hésitait à entrer, l’homme lui avait donné un coup dans le dos, si violent qu’elle avait failli tomber. Le cœur cognant dans la poitrine, elle avait compris que son père et elle ne sortiraient pas de là vivants. Cet entrepôt sinistre serait leur tombeau.

De la main, l’homme l’avait fait pivoter à droite, et elle avait aperçu un rai de lumière au loin. Une porte entrouverte elle aussi. Nicole s’en était approchée, puis s’était arrêtée, terrifiée à l’idée de ce qu’elle risquait de découvrir derrière cette porte.

Le canon du pistolet s’était écrasé au creux de ses reins, et elle avait franchi le seuil en trébuchant. Ce qu’elle avait vu alors lui avait fait se dresser les poils sur la nuque.

Son père, maintenu en position assise sur une chaise par du ruban adhésif, ses mains liées reposant sur ses genoux, la tête baissée, une lugubre rigole de sang séché maculant le col de son pyjama.

Une grande bâche plastifiée avait été placée sous la chaise et, plus encore que le spectacle de son père odieusement entravé, ce détail lui avait tiré un long frisson d’horreur. Pas de taches. Pas de traces. Ces hommes ne laissaient rien au hasard. Ils ne risquaient pas de commettre la moindre erreur.

Assis sur un tabouret à côté de son père, se tenait l’homme qui l’avait menacée dans son bureau. Une lampe puissante posée sur une table d’acier éclairait cette scène de cauchemar.

L’homme leva la tête à leur entrée et la froideur de son regard incita Nicole à reculer. Elle heurta l’autre, derrière elle, qui la repoussa d’une bourrade.

— Papa ? coassa-t-elle.

Son père releva la tête et plissa les yeux, le regard hagard. Il l’aperçut, voulut sourire pour la rassurer, mais son mouvement rouvrit l’entaille sur le côté de son visage et le sang se remit à couler.

— Ça va, ma chérie, fit-il d’une voix éraillée. Je vais bien.

Nicole sentit son cœur se serrer. Elle ne supportait pas de voir son père souffrir. Les larmes lui montèrent aux yeux et la pièce se mit à tanguer.

— Touchant, l’amour paternel et la dévotion filiale, commenta l’homme assis sur le tabouret. Et très utile.

Il attrapa un revolver sur la table. Nicole perçut le cliquetis caractéristique du cran de sécurité qu’on enlève. Un grand froid l’envahit.

— Tu as apporté ce que je veux ? demanda l’homme en pointant l’arme sur l’un des genoux de son père.

Nicole plongea une main tremblante dans son sac et en sortit le disque dur.

— Pose-le par terre et pousse-le vers moi, ordonna-t-il.

Nicole s’exécuta d’une main tremblante. L’homme arrêta le disque de sa botte et le ramassa. Il reposa son arme sur la table et souleva le couvercle d’un ordinateur portable ultraplat. Il l’alluma, relia le disque dur au port USB et fixa l’écran.

— Mot de passe ? exigea-t-il.

— Nickyblue, répondit Nicole – le surnom que lui donnait sa mère.

Un long silence emplit la pièce, ponctué du cliquetis des touches du clavier, et malgré le froid ambiant, Nicole sentit un filet de sueur couler le long de son dos. « Faites qu’il trouve ce qu’il cherche », supplia-t-elle en silence.

Finalement, l’homme se redressa avec un soupir, puis tourna la tête vers son acolyte.

— Je l’ai, annonça-t-il.

— Super, répondit l’homme qui se tenait toujours derrière Nicole.

— Bon, dit l’homme en portant le regard vers Nicole. Tu as transmis ce fichier à quelqu’un ?

Nicole ne savait pas de quel fichier il parlait, mais elle était certaine de n’en avoir transmis aucun depuis ces dernières trente-six heures. Elle s’empressa de secouer la tête, la gorge trop sèche pour articuler un mot.

— Tu en as fait une copie sur une clef USB ? Nicole hocha la tête.

— Donne-la-moi.

Elle posa son sac par terre et le fit glisser vers l’homme d’un coup de pied.

— Dans la poche intérieure, articula-t-elle d’une voix tendue.

L’homme récupéra la clef et l’inséra dans le port USB de l’ordinateur. Après avoir inspecté son contenu, il hocha la tête.

— C’est bon. Maintenant, jure-moi que tu n’as transmis de copie à personne, dit-il en pivotant sur son tabouret pour pointer de nouveau son arme sur le genou de son père.

— Je vous le jure ! cria Nicole. Ne lui faites pas de mal, je vous en supplie !

L’homme l’étudia attentivement, de ce regard où la froideur le disputait à la cruauté, puis :

— Je te crois. Ce qui signifie que je n’ai plus besoin de vous, ajouta-t-il.

Il adressa un signe de tête à son partenaire avant de poser le canon de son arme sur la tempe de son père.

Au même instant, Nicole sentit un cercle de métal froid presser sur sa nuque. Mon Dieu, c’était fini ! Ils allaient les tuer.

— Le moment est venu de se dire adieu, mademoiselle Pearce, lâcha l’homme dont elle vit les jointures blanchir sur la détente.

— Non ! hurla-t-elle.

Elle s’élança follement vers lui, comme si elle avait pu s’interposer entre la balle et son père avant qu’il ait le temps de tirer, mais fut tirée brutalement en arrière par les cheveux. D’un violent coup de genou, l’autre homme la força à s’agenouiller et appuya le canon de son arme contre l’arrière de son crâne.

Nicole leva les yeux et fixa son père à travers ses larmes dans l’espoir d’échanger avec lui un ultime regard… mais sa tête pendait lourdement sur son torse, il avait sombré dans l’inconscience.

Deux détonations retentirent et Nicole poussa un cri. D’abord choquée, elle reprit ses esprits au bout d’une seconde. Elle était… elle était toujours en vie ! Et son père aussi. Inconscient, mais toujours vivant.

Un brouillard rose s’était formé autour de la tête de l’homme en face d’elle, et une expression stupéfaite s’était peinte sur son visage. Il demeura assis sur son tabouret un instant, un trou ornant le milieu de son front. Puis d’un seul coup, comme si l’arme dont il menaçait son père était devenue trop lourde, elle glissa de ses doigts et tomba à terre avec un bruit mat. L’homme s’inclina alors lentement en avant et s’écroula sur le sol.

Nicole se retourna, le cœur battant. Son agresseur avait disparu. Abasourdie, elle regarda autour d’elle, puis baissa les yeux, et le découvrit allongé par terre, la tête baignant dans une flaque de sang, son arme encore à la main.

Deux silhouettes franchirent le seuil, jaillissant de l’obscurité tels des fantômes. Des fantômes très grands, armés de fusils…

Incapable de comprendre ce qui venait de se passer, Nicole demeura là, à genoux, tremblant de la tête aux pieds, l’esprit vide. En état de choc.

— Mon ange, dit un des deux fantômes d’une belle voix grave qui la tira de sa léthargie.

Sam ! Sam et Mike !

Ils avaient réussi à la retrouver ! Nicole exhala un long soupir et réalisa alors qu’elle avait retenu son souffle. Une seconde plus tard, elle avait toujours du mal à respirer parce que Sam la serrait dans ses bras.

— Mon Dieu, Nicole ! murmura-t-il dans ses cheveux. C’était moins une.

— Oui, répondit-elle en riant à travers ses larmes. Tu en as mis, du temps !

Un bruit remonta dans le torse de Sam, mi-rire, mi-grondement. Le simple fait de le sentir contre elle rendit à Nicole ses forces et sa lucidité. Leurs agresseurs étaient morts, mais son père avait besoin de soins médicaux en urgence.

Elle attira le visage de Sam à elle, déposa un baiser sur ses lèvres, puis le repoussa. Surpris, celui-ci écarta les bras pour la libérer. Nicole se tourna vers Mike, fit claquer un baiser sonore sur sa bouche, puis se précipita vers son père.

— Hé ! cria Sam.

— Harry voudra aussi un baiser ! lança Mike. Mais Nicole ne se souciait plus d’eux.

— Papa, papa, est-ce que ça va ? implora-t-elle en se laissant tomber à genoux à ses pieds.

Elle se mit à tirer désespérément sur le ruban adhésif qui l’entravait. De grandes mains l’écartèrent doucement.

— Laisse-moi faire, dit Sam en sortant un long poignard.

Nicole le regarda, puis baissa les yeux sur le corps à terre.

— Dommage qu’il soit déjà mort, cracha-t-elle. J’aurais aimé lui planter ce poignard dans le cœur !

— Belle et assoiffée de sang. J’aime ça, commenta Sam en coupant rapidement le ruban qui retenait son père tout en l’empêchant de tomber de sa chaise.

Il trancha les liens qui lui entravaient les poignets, puis glissa son poignard dans son fourreau.

— Il faut l’emmener tout de suite à l’hôpital, implora Nicole, les yeux brillants de larmes.

— On ira aussi vite qu’une ambulance, assura Sam en se penchant pour soulever son père dans ses bras. Je te promets qu’on sera au St Jude’s Hospital en moins de vingt minutes.

— Je prends le volant, annonça Mike. Il va falloir que je prévienne les collègues, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil aux deux corps.

— Tu t’en occuperas en route, répondit Sam par-dessus son épaule tandis qu’il franchissait le seuil. On n’a pas le temps maintenant.

Nicole se releva en chancelant, et s’engagea derrière Sam. Mike fermait la marche, éclairant le couloir de sa puissante lampe torche.

Arrivée au milieu du couloir, Nicole laissa échapper un juron, et rebroussa chemin en courant. Elle récupéra l’ordinateur portable de son agresseur, son disque dur ainsi que son sac à main.

Mike, qui l’attendait, lui adressa un regard interrogateur.

— Je ne sais pas ce que ce type cherchait, mais nous le découvrirons là-dedans, expliqua-t-elle en indiquant l’ordinateur. Quoi ? fit-elle comme Mike la regardait bizarrement.

— Bon sang, j’aurais dû y penser, grommela-t-il tandis qu’ils se remettaient en route. Il ne fallait pas compter sur Sam, il se faisait un sang d’encre pour vous, mais moi… merde !

— Vous nous avez sauvé la vie, à mon père et à moi, lui rappela Nicole. On peut vous pardonner un oubli.

Ils avaient rattrapé Sam et s’immobilisèrent devant les portes d’acier. Après avoir transféré son fardeau dans les bras de Mike, Sam crocheta le cadenas en moins de deux secondes.

— Comment êtes-vous entrés ? demanda Nicole, perplexe.

— En rappel, répondit Sam succinctement.

Il dirigea le faisceau de la torche vers deux cordes qui pendaient du plafond, et que la brise fraîche en provenance de l’océan faisait doucement osciller.

Nicole alluma le portable, farouchement déterminée à découvrir ce que son disque dur pouvait contenir de si précieux pour justifier deux meurtres. Tant qu’elle n’aurait pas trouvé, elle demeurerait vulnérable. Ils venaient de déposer son père au St Jude’s Hospital où les médecins avaient promis de faire de leur mieux. Elle n’avait pas d’autre choix que de leur faire confiance.

Elle chassa résolument toute pensée concernant son père et se concentra sur la liste de fichiers qui venait d’apparaître à l’écran.

Elle ouvrit un par un ceux qui étaient arrivés entre le vingt-sept et le vingt-neuf juin – ceux qui se trouvaient sur la clef USB. Rien. Leur contenu était parfaitement inoffensif.

— Tu as quelque chose ? demanda Sam, assis à l’avant.

— Non, répondit-elle, frustrée. Rien du tout. Je ne comprends pas.

— Pense à voix haute, lui conseilla-t-il. Parfois, ça aide.

— D’accord. Je cherche quelque chose qui se trouve dans l’un de ces vingt dossiers. Tous proviennent de clients avec qui j’ai déjà travaillé. Je les ai vérifiés les uns après les autres et leur contenu est parfaitement anodin.

— Rouvre-les en commençant par la fin, suggéra Sam. Du dernier au premier.

Nicole haussa les épaules. Ça ne changerait rien, mais au point où elle en était… Elle fit descendre le curseur et rouvrit les dossiers un par un en commençant par le bas de la liste. Soudain, elle fronça les sourcils.

— C’est bizarre.

— Quoi ? firent Sam et Mike d’une même voix. Le curseur clignotait au-dessus du fichier en provenance des autorités du port de Marseille.

— Un des fichiers est plus gros qu’il ne devrait être. Je me souviens du contrat que j’ai passé pour ce texte : il ne devrait pas excéder cent Ko. Et là, la taille du fichier est de huit cents Ko, alors qu’il ne comporte aucune illustration ni aucun document PowerPoint.

— Ouvre-le, dit Sam.

Nicole s’exécuta et parcourut lentement le texte en français. Soudain, la police de caractère changea. Elle n’y avait pas fait attention, la première fois. La police était différente sur vingt pages.

Elle s’adossa à son siège et réfléchit. Le fichier lui avait été envoyé par Jean-Paul Simonet, l’employé du bureau des douanes du port de Marseille. Elle avait incidemment appris que ses deux filles étaient mortes dans l’attentat à la bombe du métro de Madrid et lui avait adressé ses condoléances. Par la suite, ils avaient échangé des vœux et quelques messages un peu plus personnels. C’était un monsieur charmant et un peu farfelu. Il faisait collection de vieux albums de Tintin, se passionnait pour les trains en modèles réduits et… la stéganographie !

— Mon Dieu, souffla-t-elle.

Il existait une application pour convertir les fichiers encodés. Elle se souvenait qu’il lui en avait parlé. Comment s’appelait donc ce programme ?

« Réfléchis, s’ordonna-t-elle. Ta vie et celle de ton père en dépendent. »

C’était au mois de décembre, au moment des fêtes. Il lui avait confié que ses filles lui manquaient plus que jamais à cette époque de l’année.

Il lui avait aussi parlé du froid qu’il faisait à Marseille.

Pourquoi repensait-elle à cela maintenant ? Froid… neige. Voilà, c’était cela, le nom de l’application ! Neige.

— Je vais tenter un truc, annonça-t-elle en téléchargeant l’application. Je crois que c’est caché à l’intérieur du fichier.

Une fois le fichier soumis à l’application, Nicole vit une partie des pages encodées disparaître, aussitôt remplacées par quatre lignes de texte.

 

 

Mademoiselle Pearce, je vous envoie le manifeste d’un navire en partance pour New York. Je crois qu’il représente un danger d’attentat – d’attentat NUCLÉAIRE – contre les États-Unis parce que

 

 

Le texte s’interrompait brutalement. Nicole expliqua à Sam et à Mike qu’il provenait d’un employé des douanes de Marseille, puis le lut à voix haute, le traduisant au fur et à mesure. En prononçant le mot nucléaire, sa voix chevrota.

— Le message s’arrête abruptement, dit-elle. Comme si Simonet avait été… interrompu.

— Ou pire, grommela Sam en ouvrant son téléphone portable.

Une attaque nucléaire contre les Etats-Unis ! En proie à une terreur grandissante, Nicole parcourut la suite du fichier. Un autre paragraphe était encodé.

— J’ai trouvé ! annonça-t-elle. C’est un paquebot battant pavillon libérien : la Marie-Claire. Prochaine étape : New York, arrivée prévue après-demain. L’homme qui m’a adressé ce message a perdu ses filles dans l’attentat terroriste de Madrid, il est plus que sensible au sujet. Je pense que cette information est à prendre au sérieux, Sam. Il doit y avoir quelque chose sur ce bateau. Il faut l’arrêter.

Sam était déjà en train de parler au téléphone. Elle l’entendit communiquer les informations qu’elle venait de lui donner au sujet du bateau. Il se tourna vers elle en refermant son portable.

— Harry m’a immédiatement passé le FBI qui va alerter les autorités du port de New York, déclara-t-il.